jeudi 5 avril 2012

"L'histoire du mot de nulle part" (Elena Buric)


L’histoire du mot de nulle part
(fragments)
    
                                 
          Il était une fois un mot orphelin, délicat mais courageux. Il flânait sans cesse là où le vent l’emportait et ne se souciait ni des tempêtes ni des grands froids. Habitué à passer inaperçu, il s’amusait parfois à s’attarder auprès des enfants, sans toutefois s’enhardir à se mêler à leurs jeux ; curieux et désireux d’apprendre, il écoutait émerveillé et résistait difficilement à la tentation de se faufiler dans les dires des petits. Chaque fois qu’il était tenté de le faire, il se sentait comme poussé en arrière par son manque d’assurance et par sa solitude et finissait toujours par s’en aller, penaud, s’en voulant à lui-même, sans trop savoir pourquoi.
        Avec les adultes, c’était une autre histoire. En général, il les fuyait, apeuré, quoiqu’il languît pour leur attention et peut-être même pour leurs caresses.
       Apatride et sans-papiers, aucun recensement ne signalait son absence. Il ne rêvait pas de devenir quelqu’un, mais simplement d’être avec quelqu’un.
       Quant à moi, je l’ai rencontré par hasard, un jour de vague à l’âme, où pas un mot n’osait se faire voir pour me réconforter.
       J’étais tellement effondrée dans mes gouffres muets, que nul son n’aurait pu m’en sortir. Tout de même, comme par un coup de magie, je l’entendis : frêle et puissant, grave et serein, espiègle et poli. Nous nous regardâmes dans les yeux,  nous nous saluâmes  et nous nous mîmes à deviser, comme si nous nous connaissions depuis toujours ou que nous eussions renoué  une causette à peine interrompue. Il me raconta ses errances, je lui révélai mes craintes. A partir de cet instant-là, le monde changea totalement : il récupéra ses couleurs, sa transparence et son sens. Je redevins moi-même et lui, il fleurit sous mon regard ébloui.
      Un jour, il m’apporta un sourire. Il le tenait, précautionneux, dans ses mains fines, craignant de ne le casser ou l’abîmer. Je garde toujours ce sourire-là. Dans le souvenir.
     Un autre jour il me fit voir les gens, que j’avais crus égarés dans leurs histoires inaccessibles, et je découvris ainsi des mots nouveaux, gracieux et bien élevés.
      J’étais contente de le voir papoter avec les autres, il était sociable et obligeant, les rencontres lui plaisaient, son sourire faisait rayonner les mots les plus banals et l’idée me vint qu’il lui faudrait peut-être un peu de liberté. Qu’il avait besoin d’un peu d’indépendance. Je la lui accordai sans qu’il me l’eût demandée. Je ne vis pas alors sa pâleur, je n’entendis pas sa clochette d’alarme, qui m’habite néanmoins depuis qu’il n’est plus là.  Je le délaissai, me croyant généreuse. Je le négligeai, certaine de lui offrir une bouffée d’air méritée à côté des copains qui lui ressemblaient, ignorant son regard inquiet chaque fois que je m’éloignais de lui.
    Les jours passèrent. Egoïste, je ne prêtai pas grande attention à ses silences prolongés, le croyant simplement rêveur ou les mettant sur le compte des humeurs si capricieuses chez un adolescent. C’est vrai pourtant qu’un jour je l’avais vu se tenir à l’écart, tandis que des mots goguenards me fixaient avec l’insolence des gamins qui se savent à l’abri de tout reproche et de toute punition. Je ne m’étais pas trop souciée, me disant que souvent certaines contradictions nous rendent plus forts. Mon mot, me disais-je, tellement délicat, aurait pu en tirer profit.
       Je compris plus tard ou plutôt je crus comprendre ma faute autant que ses blessures longtemps après son départ, quand j’aperçus à nouveau ces mots insolents rôder autour de moi. Comme s’ils me défiaient. J’eus beau les chasser. Ils restaient là, les yeux rivés sur moi, laids et provocateurs.
    Il y avait d’autres mots subtils et élégants qui m’entouraient. Aucun ne lui ressemblait. En vain s’évertuaient-ils à me consoler, en me disant qu’il avait une nature solitaire et que c’était inévitable qu’il s’éclipsât, tôt ou tard. Qu’il était peut-être un peu hautain et que je ne devais pas être triste à cause de lui.  Ou bien qu’il était changeant et badin, qu’il aimait jouer à cache-cache avec moi.
   Je les laissais dire, mais je savais qu’ils avaient tort. Je n’avais pas la force de protester. Ils auraient pu croire  que je les sous-estimais  en le défendant. Et j’ai bien fait. Maintenant je sais combien les mots se jalousent, parfois pour rien. Je n’espérais plus le revoir, d’ailleurs, et je voulais garder cette dernière dignité, de ne pas me lamenter quand ma faute était tellement évidente.
   Les années passèrent et je vieillis en son absence. J’avais peur d’oublier ses yeux clairs et son sourire sans pareil. Une nuit, je  rêvai de lui. Il venait vers moi les bras tendus, comme s’il avait des ailes d'oiseau d'un autre monde. Emerveillée,  je voulus prononcer son nom. A ce moment,  une forêt de mots inconnus se dressa entre lui et moi et l’aube vint, brutale, réelle et inutile.
     
                            (Ce fragment fait partie d'un volume en chantier. Tous droits réservés)
    
      

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